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« Longtemps, je me suis levée en avance. » Vingt-deux ans, bien sûr, c’est un peu jeune pour écrire ses mémoires. Mais, si un jour je me lance, je les commencerais par cette phrase, c’est sûr. Les matins, je me réveille toujours une demi-heure avant la sonnerie programmée sur mon téléphone. Qu’elle soit réglée à six, sept ou huit heures, ça ne change rien à l’affaire. J’ouvre les yeux trente minutes avant. Et aujourd’hui, pas d’exception, même scénario. Comme d’habitude, je checke d’abord mon Facebook, en lançant ma playlist du matin, parfaite pour démarrer la journée. Claire, ma colocataire, a déjà posté les photos de notre dernier week-end en Vendée. Je like et partage le cliché pris sur la plage, juste avant de rentrer à Paris. Puis, rapide passage sur Twitter pour lire l’actualité.
La musique s’arrête et le silence du matin recouvre ­l’appartement comme une couche de neige invisible. Mais elle fond peu à peu sous l’effet des premiers sons venus de la rue, puis de la cuisine : une porte de placard, deux tasses qui s’entrechoquent… Claire est debout. Nous nous connaissons depuis des années, depuis le jour où, en classe de seconde, elle m’a abordée dans la cour du lycée pour me demander si je m’ennuyais autant qu’elle. Du 100 % Claire. Directe, décidée, pas de mots inutiles. Depuis, nous ne nous sommes pas quittées. Jamais, je n’aurais imaginé m’installer avec quelqu’un d’autre. Nous nous complétons bien, sans jamais envahir l’espace vital de l’autre.
Je regarde l’heure sur mon téléphone. Encore quelques minutes… Même si j’ouvre toujours les yeux avant la sonnerie, je finis par être en retard à tous les coups. C’est presque devenu un rituel. Si je ne débute pas la journée en courant, je ne trouve pas le rythme. Mon père me le reprochait souvent. « Tu cours en permanence, Eva. Dans la vie, il faut au contraire savoir s’arrêter pour avancer, pour trouver sa voie. Tout le monde grandit mais le plus dur, c’est de grandir autrement, à sa façon. » Combien de fois ai-je entendu cette phrase ? Selon lui, rien n’était plus important. Et il l’avait prouvé, plus qu’aucun autre.

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À dix-neuf ans, il avait découvert l’art du parfum pour y consacrer ensuite toute sa vie, sans dévier, avec une exigence et une passion exceptionnelles, jusqu’à devenir l’un des « nez » mythiques de la parfumerie. Mais un « nez » à part, un peu borderline comme nous savons l’être dans la famille, toujours à la recherche de la « petite touche en plus », du petit truc qui fait les réussites… ou les catastrophes… Son dernier parfum aurait dû être son chef-d’œuvre, mais il n’a jamais vu le jour. Mon père en a énormément souffert. Il s’est recroquevillé ensuite sur ses déceptions.
L’été dernier, j’étais invitée à un mariage, la mère de la mariée s’est écriée : « Je ne porte plus de parfum depuis qu’Yves Brunold a arrêté d’en faire. Tous les autres me semblent fades. » Un immense sentiment de fierté m’a submergée. Une fierté posthume d’accord, mais bien réelle. Mon père était de ces hommes que l’on n’oublie pas, tout comme ses créations. La remarque de cette femme lui rendait justice et venait couronner tous ses efforts. Comme si les dernières années si tristes n’avaient jamais existé. Comme si Yves Brunold n’évoquait encore que de bons souvenirs, et non pas ce visage fermé, cette amertume tenace qui ne l’avait plus quitté à la fin de sa carrière et de sa vie.
Les larmes aux yeux, sans vraiment réfléchir, j’ai embrassé la mère de la mariée. Un peu surprise, elle m’a gentiment glissé à l’oreille : « Ne soyez pas triste, vous vous marierez un jour, vous aussi. » Ce genre de quiproquo aurait ravi mon père. Deux ans après sa mort, je pense de plus en plus souvent à lui. Il me manque. Pourquoi ne dit-on, ne fait-on jamais les choses à temps ?

avata
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