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J’ai toujours pensé que le dépaysement passait d’abord par le regard, par la découverte de nouveaux paysages, de nouveaux visages. C’est vrai. Mais, en Provence, c’est un peu différent. Une question d’odorat et d’ouïe avant tout. Aujourd’hui, je suis installée dans l’une des salles de réunion de l’incubateur qui accueille mon entreprise. La fenêtre ouverte laisse passer le parfum des pins et le crescendo des cigales. Durant ce genre de moment, je réalise que j’ai vraiment changé de vie. Quand les premières cigales se lancent, c’est toujours une surprise. Peut-être parce que je ne suis arrivée dans la région que depuis deux mois.

L’espace de quelques secondes, mon esprit décroche mais le vibreur de mon téléphone me rappelle à l’ordre. Un SMS de Maxime : « C OK avec les frères Balland. Bises. »
J’en étais sûre ! Je sentais que les deux ­agriculteurs avaient compris notre projet. Nous avions besoin de leurs fleurs pour plusieurs parfums. Et leur approche respectueuse de la nature m’avait emballée.
Je réponds par une rafale de smileys, avant d’enchaîner avec mes autres rendez-vous. Le comptable, les graphistes, les représentants d’un réseau de franchise intéressés par le parfum et, enfin, un point rapide avec Maxime. Le parfum doit sortir dans deux mois environ. Nous aurons bientôt les premiers prototypes. Autant dire que les pauses-déjeuner ont disparu de mon emploi du temps. C’est à peine si je parviens à me réserver une heure pour lire la presse et écouter de la musique, chaque fin d’après-midi.

En voiture, le téléphone sonne : Claire.
— Comment vas-tu ma belle ?
— Bien ! Épuisée mais en forme, c’est bizarre… Et toi, en Allemagne ?
— Plus pour très longtemps. Je vais partir travailler à San Francisco chez Pramex International ! Ils me l’ont confirmé ce matin !
— La Californie ! Tu es trop forte, je l’ai toujours dit !
— Quand tu attaqueras le marché américain, tu sauras qui contacter.
Je me gare sur le côté de la route, pour parler plus tranquillement.

— Sincèrement, Claire, je suis heureuse pour toi. Quelle année bizarre, non ?
— C’est vrai. Bizarre mais géniale.
— Rien ne s’est passé comme prévu…
— Tant mieux !
— Tu as raison. Je te rappelle ce soir, je dois filer en réu.

Il est 18 heures lorsque je retrouve nos bureaux. Maxime n’est pas encore là. Près de la porte, je découvre deux caisses imposantes, empilées l’une sur l’autre. Sur la dernière, une enveloppe blanche à mon nom. À l’encre violette. Comment ai-je pu croire qu’il allait gentiment disparaître ? J’hésite à ouvrir l’enveloppe. Après tout, je me suis lancée, j’ai changé de vie, les choses sont allées désormais trop loin pour reculer. Il peut bien m’écrire ce qu’il veut. L’enveloppe se déchire sous mes doigts, et j’en extirpe la carte de visite avec un message : « Avoue que tu as eu peur, non ? Signé Maxime Blain. »

— Tu sais que j’ai eu du mal à retrouver son encre violette ? dit Maxime en entrant dans le bureau, un large sourire aux lèvres. Un dernier hommage à Langley. Nous lui devons bien ça.
— J’ai marché à 100 % !
— J’ai vu. Ouvre vite le carton, reprend Maxime en me tendant une paire de ciseaux.

Les bandes de scotch se fissurent, la caisse s’ouvre et mes mains fouillent à travers les flocons de polystyrène pour tomber sur du verre poli. J’attrape le flacon, le sors et le porte à la hauteur de mes yeux. Il est superbe. Simple, élégant, les noms Mien et Mienne gravés sur le verre avec des pleins et des déliés. Il est là, il existe. Enfin.
— Dans quelques jours, il sera dans le commerce, puis dans les salles de bains ou sur les tables de nuit de nos clients. Un jour, nous passerons peut-être même dans l’émission Ambitions d’entrepreneurs ! Yves n’en reviendrait pas, dit Maxime, la voix étouffée par l’émotion. Nous avons réussi, Eva. Tu as réussi.

Lentement, j’ouvre le bouchon doré, verse le liquide issu de la fiole complémentaire et attends quelques secondes. Puis, je place mon index sur le vaporisateur. Une pression, rapide. Le parfum vient se mêler à l’air de la pièce.

— Parfait. Le bon accord. Avec la juste dominante d’agrumes, et une vraie présence pas trop volatile, commente Maxime, les yeux fermés.

Pour une fois, je trouve Maxime un peu rapide. Personnellement, je décèle bien d’autres nuances dans ce parfum qui flotte autour de nous. Une note de nostalgie, d’enfance et de mystère, une pointe de revanche aussi compensée par un soupçon d’audace, d’obstination. Où est Langley en ce moment même ? Je retiens mes larmes avec difficulté et respire profondément. Pour me calmer, mais aussi pour savourer cette fragrance unique. Celle des rêves enfin réalisés et du temps retrouvé.

avata
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