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7 h 45. Cette fois, je suis vraiment en retard ! Je me lève, m’agite dans la salle de bains puis retrouve Claire dans la cuisine pour engloutir un café, aussi transparent que l’eau.
— Ton café américain pourrait me faire changer d’avis sur notre colocation. Vraiment dégueu, dis-je en grimaçant.
— Si tu te levais en premier, tu pourrais t’en charger, ma grande, répond-elle sans méchanceté. Nous nous connaissons trop bien pour prendre des gants ou, au contraire, chercher à nous vexer. Et puis, poursuit-elle, tu n’as qu’à le prendre comme un entraînement pour notre futur voyage.

Depuis quelques mois, Claire rêve d’expatriation. Elle est carrément inépuisable sur le sujet : « Ce sera une expérience, un plus sur nos CV, et puis certains pays donnent plus facilement leur chance aux jeunes… »
Je suis moins convaincue qu’elle, mais j’avoue que le projet me tente. Ce soir, elle veut se connecter sur Le Coût de L’+xpat, un comparateur de prix, pour trouver la meilleure destination selon notre budget, puis rechercher des infos sur les prêts Erasmus+x.

Claire a le sens pratique et ne laisse jamais une idée en plan. Souvent, je me dis qu’elle réussira dans la vie. Moi ? C’est moins sûr… Les Brunold, nous sommes compliqués.

— Ce soir, cap sur l’Espagne, annonce Claire. Ou l’Islande, on verra bien.
— À ce soir. À Madrid !

Je claque la porte de l’appart et me glisse dans l’ascenseur. Au rez-de-chaussée, je passe rapidement une main dans la fente de la boîte aux lettres. Deux publicités, la facture de mon forfait de mobile et une enveloppe blanche, vierge. Enfin, pas tout à fait. Après quelques secondes, je remarque une écriture fine, manuscrite, à l’encre violette : « À l’attention d’Eva Brunold. » Rien de plus, pas d’adresse, ni la mienne ni celle de l’expéditeur. Quelqu’un a dû la déposer directement dans la boîte. Qui peut bien encore écrire au stylo à encre ?
À l’intérieur, mes doigts trouvent une simple bande de papier blanc. Aucune inscription, pas un seul mot mais un parfum qui s’échappe de l’enveloppe. Le soleil du matin ricoche contre les immenses baies vitrées pour tapisser le hall de l’immeuble. Je place le fin rouleau de papier sous mes narines, l’agite un peu : l’odeur ne m’évoque rien de connu.
Dans l’enveloppe, rien d’autre, hormis une carte de visite au nom d’un certain Charles Langley. Aucune profession, aucune adresse, pas le moindre numéro de téléphone ou e-mail sur le carton rectangulaire. Un nom inconnu, un parfum et surtout… trente-cinq minutes de retard ! Il faut penser à accélérer !

De l’autre côté de l’avenue, mon bus s’immobilise devant l’arrêt. Je fourre l’enveloppe et la carte de visite dans la poche de mon trench, slalome entre les voitures, évite de justesse deux passants absorbés par leur conversation ­téléphonique, contourne un poids lourd en pleine livraison dont le chauffeur râle et… un scooter pile à quelques centimètres de moi ! Avec un peu moins de réflexes, le conducteur m’aurait renversée. « Désolée, je suis vraiment pressée », dis-je essoufflée. L’homme, âgé d’une soixantaine d’années, des cheveux plus sel que poivre qui se découpent sur une veste sombre, me regarde, d’abord effrayé, puis visiblement rassuré d’avoir évité un accident.
— Dans la vie, il vaut mieux être pressé qu’à l’arrêt, répond-il.
— Ça me ferait une bonne devise !

Il rit en me faisant signe de passer. Quelques mètres plus loin, je vois le bus s’éloigner sans moi. Marcher vingt minutes, louper le premier cours… vraiment parfait comme début de journée, on ne peut pas rêver mieux. Tant pis, il faut savoir passer à autre chose.
Je m’adosse quelques secondes contre l’arrêt de bus. Je regarde mes e-mails puis mes comptes sur l’appli Banque Populaire.
Après quelques secondes, je décide de marcher jusqu’au campus. En longeant les arbres du boulevard, je sors l’enveloppe et respire une nouvelle fois le parfum qui s’en échappe.

 

avata
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