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À l’heure de l’ouverture, le musée du Quai Branly – Jacques Chirac n’est pas encore envahi par la foule. Même au beau milieu de la ville, ce bâtiment semble se glisser discrètement sous la végétation qui l’entoure pour réapparaître par endroits, tel un enfant joueur. J’hésite quelques minutes dans les allées de l’exposition Matahoata puis trouve mon chemin vers la toile de Paul Gauguin, Et l’or de leur corps. Une fois face au tableau, je reste immobile quelques secondes, saisie par cette surprise si caractéristique qui marque les retrouvailles entre vieux amis.
Car ce tableau est bien plus qu’une toile célèbre pour moi. Il est présent dans tous mes souvenirs d’enfance.
Mon père était fasciné par Gauguin en général et cette œuvre en particulier. « Elle déborde de senteurs. Elle contient mille parfums », disait-il en l’observant longuement. Il en possédait plusieurs reproductions dans des livres, en cartes postales ou en affiches, disséminées dans toutes les pièces de notre appartement. Petite fille, j’ai passé d’innombrables heures à tenter de dessiner la silhouette de ces deux femmes. Hier, lorsque j’ai lu son titre sur le journal, le souvenir heureux des après-midi d’enfance s’est mêlé à la surprise. Comment ce Langley connaissait-il la passion de mon père pour cette toile ? Pourquoi ne se montrait-il pas ? Que cherchait-il avec son jeu de piste ?

Je retrouve avec émotion les contrastes de couleurs du tableau, ses nuances d’orange et de doré, l’expression des visages, entre sérénité et interrogation.
Mais, rapidement, mon regard s’en détache pour observer les personnes présentes dans la salle. En toute logique, Langley devrait se trouver parmi elles. Sans indice, j’en suis réduite à scruter les visages au hasard, à rechercher un homme qui semble attendre un rendez-vous. Quinze minutes passent, puis trente. Je reste dans la salle. En attendant, je consulte mes e-mails, mes Tweets, mes comptes bancaires via mon smartphone car j’attends un virement, puis je reprends mon inspection, de moins en moins convaincue. Quarante minutes… Les visiteurs, surtout des touristes étrangers, passent à mes côtés au ralenti mais aucun ne m’adresse la parole.

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À quelques pas de moi, un homme brun en costume clair un peu froissé quitte la salle puis y revient régulièrement, sans jamais vraiment s’arrêter devant la toile. Alors qu’il se passe la main dans les cheveux, mon regard s’arrête sur une tache orange, comme si une goutte de peinture venait de s’échapper du Gauguin : la bague, celle-là même entrevue hier au café ! Langley ! C’est lui ! J’écarte plusieurs personnes pour le rejoindre avant qu’il se volatilise une nouvelle fois.

— Vous êtes Charles Langley ?
Ma voix, un peu trop forte pour l’ambiance feutrée du musée, le surprend. Il sursaute légèrement puis me fixe avec méfiance.
— Qui êtes-vous mademoiselle ?
— Vous étiez hier dans le café, je vous ai vu. Vous êtes Langley ?
— Non, répond-il sèchement après une hésitation. Je l’attends.
Il me tend alors un journal avec un mot manuscrit sous le gros titre : « Musée du Quai Branly. Et l’or de leurs corps. » Toujours la même écriture violette.

— Et maintenant, vous voulez bien me dire qui vous êtes ? Connaissez-vous Langley ?
Sa voix se fait plus cassante, irritée.
— Non, je l’ai jamais vu. Je m’appelle Eva Brunold.
Le visage de l’homme se fige, toute son assurance semble l’avoir brutalement déserté. Il me regarde avec stupeur comme s’il venait d’entendre le nom d’un mort. Nous quittons ensemble le musée, sans échanger un mot de plus.

Les services & solutions du Groupe BPCE dans ce chapitre
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