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« Pour se changer les idées, il faut d’abord changer d’air. » Même sans lui parler de Langley, de Maxime ou de mon père, Claire a remarqué que j’étais préoccupée. Vendredi soir, elle a organisé un week-end surprise vers la Vendée, sa région d’origine. Au programme, une soirée d’anniversaire avec plusieurs de ses amis et le départ du Vendée Globe, la course à la voile. J’ai accepté sans vraiment réfléchir, sans même penser au cadeau. Heureuse­ment, j’ai pu participer au Pot Commun au dernier moment en payant avec mon téléphone. La fête était sympa mais… je n’étais pas vraiment là. Je me suis même isolée un moment pour taper le nom de Langley sur Internet. Recherche Google, Facebook… rien de convaincant. Ensuite, j’ai appelé Maxime Blain pour savoir s’il avait reçu un nouveau message. La boîte vocale. Je n’ai pas laissé de message. L’absence de Langley me paraît presque plus angoissante que ses énigmes. Je déteste cette impression d’inachevé.
C’est ce matin seulement, en regardant les bateaux impressionnants du Vendée Globe prendre le départ, que je commence à oublier la tension de ces derniers jours.
Claire avait raison, il faut savoir changer d’air. J’essaie de joindre Florian pour m’excuser de mon attitude lors de notre dernier rendez-vous. Il avait l’air sincèrement inquiet. Boîte vocale, encore. Je m’apprête à laisser un message quand mon portable vibre. Un appel vidéo, numéro inconnu. Je décroche et un paysage apparaît sur l’écran. Une maison en pierre derrière des arbres. Impossible d’en voir plus. Dans mes écouteurs, des bruits de pas puis une voix d’homme se fait enfin entendre.
— Bonjour, Eva. Je vois que nous sommes tous les deux au bord de l’eau. Mais vous avez choisi l’Océan et moi la Méditerranée. Notre rencontre n’est pas pour aujourd’hui.

Sur l’écran, toujours aucun visage. L’image bouge et se précise. Des pins parasols, un soleil éblouissant et cette maison inconnue.
— Je suis Charles Langley. J’ai préféré vous téléphoner cette fois. On commence à se connaître, non ? En tout cas, moi je vous connais mieux.
— Qu’est-ce que vous voulez ? Laissez-moi tranquille. Si vous continuez…
— … Vous appellerez la police et vous auriez raison. Mais ce ne sera pas utile, Eva. Je ne vous ennuierai pas très longtemps.
Alors que Langley marche tout en filmant la maison ­provençale, je m’éloigne de l’agitation du port.
— J’ai connu votre père. J’étais plus qu’un ami pour lui, bien plus. J’étais son meilleur ennemi. Cela crée des liens, vous savez, l’inimitié. Des liens plus solides que l’on ne croie.
— Vous avez travaillé avec lui ?
— En quelque sorte.
Je vois désormais nettement le mas provençal, la porte d’entrée. Dans les écouteurs, il me semble reconnaître le chant des cigales. Puis la voix de Langley revient les couvrir.

— Quand votre père a voulu lancer son dernier parfum, je dirigeais un groupe concurrent. J’ai immédiatement ­compris qu’il tenait une grande idée. Je suis un homme ­d’affaires, je sens ce genre de choses. Il lui fallait l’appui d’un laboratoire puissant, des financements. J’ai proposé à votre père de travailler pour moi mais c’était un caractère… très indépendant, pour rester poli. Il a refusé. Alors, j’ai utilisé toute mon influence pour bloquer son projet. Plus que ça même, pour le briser. Je n’aimais pas que l’on me résiste. Au bout d’un an, personne n’en voulait, votre père a abandonné. J’ai même racheté les droits du nom, puis de la formule. Et je ne l’ai jamais sorti. J’ai ruiné votre père, Eva.
— Vous êtes un…
— Sans le moindre doute, coupe Charles Langley d’une voix plus grave. De la pire espèce. Celle qui va au bout de ses idées, même les plus dangereuses.
Je m’assois sur un banc. Mes jambes semblent soudain trop faibles pour me porter. L’image reste fixe sur mon écran de portable ; le ciel de Provence, un toit de tuiles et rien d’autre. J’entends simplement la respiration un peu essoufflée de Langley. Raccrocher. Il faut que je raccroche. Immédiatement. Chasser cette histoire de ma tête.

— Mais les hommes changent, Eva, reprend-il. Même les pires. Aujourd’hui, j’ai atteint l’âge où l’on cherche à réparer certaines de ses erreurs. Je n’effacerai pas votre souffrance, je le sais. Je peux tenter de l’amoindrir. Et rendre justice à votre père. Je crois que ce sont les morts qui gouvernent les vivants. Il ne faut jamais humilier un mort. Le parfum est à vous, si vous le désirez. Je ne m’y opposerai plus. Reprenez l’œuvre de votre père, Eva. Achevez-la.
— Vous délirez ! Mon père était un génie et moi, je ne porte même pas d’eau de toilette…
— Un homme peut vous aider. Vous le connaissez. Il va sortir de cette maison.

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Après quelques secondes, la porte s’entrouvre. Maxime Blain apparaît sur l’écran, fouille ses poches pour trouver ses clés. Il avance dans la cour ensoleillée. Je recherche son numéro sur mon téléphone. Mes mains tremblent, font fausse route, effleurent les mauvais noms…
— Lancez-vous, Eva, reprend Langley. Et ne perdez pas de temps à vous venger de moi. La vie s’en chargera plus tôt que vous ne le croyez.
La maison disparaît de mon écran. Le nom de Maxime Blain s’affiche. « Réponds, mais réponds… »
— Allô, Eva ?
— Langley ! Langley est chez vous !
— Qu’est-ce que vous racontez ?
— Vite, Maxime. Il vient de m’appeler. Il est devant votre porte, en face de votre maison. Rattrapez-le !
J’entends les pas sur le gravier, le souffle de Maxime.
— Il n’y a personne, Eva. Quelques cigales et c’est tout.
— Mais, il était là, il y a dix secondes à peine ! Il vous filmait. Regardez encore ! Essayez de…
Soudain, je ne peux plus prononcer un mot, sortir un son. J’ai trouvé, compris. Je sais, enfin ! Et la vérité bloque les paroles au fond de ma gorge. Blain ne voit pas Langley, parce qu’il s’agit tout simplement de la même personne ! Le mot sur le journal au bistrot, c’était lui ! Et le choix du tableau de Gauguin ! Qui d’autre aurait pu connaître la passion de mon père ?
— Allô ?
Allô, Eva ?
Vous êtes toujours là ?
Allô ?

Je raccroche. Muette, désespérée, humiliée d’avoir été ainsi manipulée. Le goût amer dans ma bouche n’est pas seulement dû à l’air marin et aux larmes que je m’efforce de retenir. C’est celui de la trahison.

Les services & solutions du Groupe BPCE dans ce chapitre
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